11
La grille de l’immeuble était entrebâillée et ils se faufilèrent dans la cour.
— Il aurait pu nous attendre ici, maugréa Camille.
Comme celles donnant sur la rue, les façades intérieures étaient cachées par des échafaudages montant jusqu’au toit et de longs filets de protection verts. Camille avisa une porte grande ouverte, au rez-de-chaussée du bâtiment principal. Elle donnait sur un hall, au sol jonché de gravats et aux murs décrépis. Il leur sembla entendre du bruit au premier étage et Camille appela :
— Mathieu ! Mathieu !
Comme personne ne répondait, elle se tourna vers Salim qui haussa les épaules.
— Je suppose qu’il va falloir explorer tout l’immeuble si nous voulons le trouver, dit-il.
— Cet endroit me donne des frissons, indiqua Camille. On dirait le décor d’un mauvais film d’horreur.
— Je vois le genre, renchérit Salim, quelque chose comme La terrible nuit du crustacé sanguinaire.
— Ce n’est pas drôle.
— Bien chef ! On y va ?
Ils empruntèrent un colossal escalier de pierre jusqu’au premier étage. Le palier s’ouvrait sur une pièce aux dimensions d’une salle de bal. Le sol était recouvert d’un parquet en mauvais état, le plafond, étayé par de grosses poutres, semblait prêt à s’affaisser et les fresques peintes sur les murs s’écaillaient. L’ensemble offrait toutefois une incontestable impression de magnificence.
Au fond de la salle, Mathieu photographiait un pan de mur.
— Tu ne crois pas qu’il aurait pu nous répondre ? remarqua Salim.
Camille, sans un mot, traversa la pièce en direction de son frère. Lorsqu’elle arriva à sa hauteur, il se tourna vers elle avec un air agacé.
— Ah, c’est vrai, dit-il, je t’avais oubliée, toi.
— Et je suppose que tu ne m’as pas entendu t’appeler.
— Mes examens approchent, rétorqua-t-il. J’ai énormément de boulot, alors, s’il te plaît, dis ce que tu as à me dire et ne me fais pas la leçon.
Salim, qui s’était approché, sentit Camille se tendre. Il la savait proche de l’explosion. Il fut donc surpris lorsqu’elle déclara d’une voix posée :
— Bien. J’avais prévu plusieurs manières d’aborder le sujet avec toi, mais, vu ton comportement, je vais être directe et concise. Ça te va ?
Mathieu soupira en regardant sa montre tandis que Camille continuait sans se démonter :
— Tu es un enfant adopté, tu dois le savoir. J’ai toutes les raisons de croire que je suis ta sœur, même si cela ne m’enchante pas. Je sais qui sont nos véritables parents, et je suis là pour t’en parler.
Mathieu qui, depuis leur arrivée, affichait son agacement se figea soudain et la regarda, abasourdi. Les mots de Camille avaient percé le mur d’arrogance derrière lequel il s’abritait. Il voulut parler, mais elle ne lui en laissa pas le temps.
— Si tu es bien celui que je crois, tu dois avoir un trou dans tes souvenirs. Impossible de te rappeler ce que tu as vécu avant tes onze ans. Je me trompe ?
Mathieu acquiesça de la tête.
— Maintenant écoute-moi attentivement. Nous sommes originaires d’un univers parallèle. Nos parents nous ont mis en sécurité dans ce monde-ci, malheureusement ils n’ont pas pu venir nous rechercher. Je suis passée de l’autre côté sans le faire exprès, et c’est ainsi que j’ai appris la vérité.
Mathieu se détourna. Sans hâte, il rangea son appareil photo dans un sac posé à ses pieds avant de se perdre dans la contemplation de la fresque murale. En quelques phrases, cette fille qui se prétendait sa sœur avait fait voler en éclats ses certitudes. Recoller les morceaux de son assurance brisée était essentiel pour son équilibre. Il se tint immobile un long moment, que Camille mit à profit pour calmer les battements de son cœur. Quand enfin il lui fit face, elle était apaisée, mais lui maîtrisait à grand-peine sa nervosité.
— Je ne sais pas comment tu as appris toutes ces choses sur moi, lança-t-il d’une voix hésitante, et j’ignore quel est ton but, mais je ne peux pas croire à ton histoire. Je ne suis pas ton frère et ton univers de science-fiction n’existe pas.
Il fit mine de ramasser son sac. Salim se prépara à intervenir. Ils avaient franchi trop d’obstacles pour que ça finisse ainsi. Camille le devança.
De ferme, sa voix était devenue dure et tranchante.
— Tu ne t’en tireras pas comme ça ! Que tu le veuilles ou non, ce que je t’ai dit est vrai et des gens ont besoin de toi. Il y a des vérités qu’il est impossible de fuir !
Mathieu se tourna vers elle, des sentiments contradictoires se disputant les traits de son visage.
— Te rends-tu compte de ce que tu me demandes ? articula-t-il. J’ai été adopté, c’est vrai, et longtemps j’ai rêvé que je retrouvais ma famille, mais comment veux-tu que je croie ce que tu me racontes ? C’est totalement inimaginable !
Camille ferma les yeux. Elle ne pouvait pas en vouloir à son frère d’être incrédule, il fallait pourtant le convaincre.
— Qu’est-ce que c’est ? reprit-il d’une voix étonnée. Un rat ?
Il désignait du doigt la poche de Camille et le chuchoteur qui le fixait avec attention.
— Ce n’est pas un… commença Camille.
Puis elle se tut.
Le dessin véhiculé par le petit animal était en train de naître. Elle se prépara à recevoir le message, mais, cette fois, il ne lui était pas adressé et elle ne perçut rien.
Mathieu, en revanche, sursauta. Il tourna la tête pour découvrir l’origine des paroles qu’il entendait tout à coup, et ses yeux s’écarquillèrent lorsqu’il prit conscience qu’elles se déversaient directement dans son esprit. Camille savait ce qu’il ressentait. Pour Mathieu qui n’avait pas admis la réalité de Gwendalavir, ce devait être vraiment incroyable. Lorsque le dessin eut disparu, il resta un long moment, bouche bée, avant de balbutier :
— Qu’est-ce que… ?
— Notre mère, je pense, indiqua Camille. Tu es prêt à m’écouter maintenant ?
Il hocha la tête et s’assit par terre. L’expérience l’avait secoué.
Une heure plus tard, Camille achevait son histoire sans que Mathieu l’ait interrompue une seule fois. Elle avait tout raconté, omettant simplement les passages qu’elle ne considérait pas comme essentiels. Quand elle eut fini, le visage de son frère était pâle, presque livide.
— Je suis incapable de faire ce que tu attends de moi, dit-il finalement. Je ne peux pas libérer ces prisonniers…
Sa voix avait changé. La suffisance qui la caractérisait un peu plus tôt avait cédé la place à des vacillements qui traduisaient son incertitude. Camille lui sourit.
— J’ai peur que tu n’aies pas le choix.
Mathieu passa la main dans ses cheveux.
— J’ai toujours su que j’avais ce don, admit-il. Je m’en suis servi à de nombreuses reprises et aujourd’hui, c’est vrai, je le domine entièrement. Mais je ne vois pas à quoi il pourrait servir dans l’univers dont tu parles. Modifier les couleurs n’a qu’un intérêt limité dans une guerre, non ?
Camille le regarda bizarrement.
— Modifier les couleurs ? Que veux-tu dire ?
— Je croyais que tu savais… Je change les couleurs des peintures.
— C’est tout ? Écoute, c’est vraiment important. Quand je te parle du don, j’entends la possibilité de faire basculer dans la réalité tout ce que tu imagines. C’est bien ça ?
Mathieu se leva d’un bond. Il paraissait excité et soulagé à la fois. Heureux de parler de ce qu’il avait toujours tu, et rassuré à l’idée qu’il ne serait peut-être pas obligé de partir.
— Mais je ne fais rien basculer du tout, dit-il en criant presque. Je transforme simplement les couleurs. Regarde.
— Non ! hurla Camille.
Il était trop tard.
Déjà le dessin naissait. Sur la fresque murale, les couleurs passées retrouvèrent le brillant du neuf, les dégradés s’affinèrent, de nouvelles teintes naquirent. L’effet était saisissant, mais témoignait d’un pouvoir étroit, limité à une infime partie de l’Imagination. Mathieu n’était pas un vrai dessinateur !
Il se tourna pourtant, triomphant, vers elle.
— Tu vois ? C’est génial non ?
Camille ne l’écoutait pas. Tous ses sens en éveil, elle guettait l’émergence d’un dessin beaucoup plus redoutable. Quand le Mentaï apparut à l’autre bout de la salle, elle se tenait prête et passa immédiatement à l’action.
Une cage brillante apparut au-dessus de l’homme en costume gris. Il eut un sourire moqueur et, avant que les barreaux ne l’enferment, il ligatura la cage au plafond à l’aide d’une centaine de filins d’acier.
Il fit ensuite un geste et une boule de feu naquit au bout de ses doigts avant de filer comme une flèche, droit sur Camille.
La parade s’imposa d’elle-même. Une vague, née de l’imagination de Camille, jaillit du plancher et avala la boule de feu avant de disparaître. Une nouvelle sphère enflammée fusa, suivie d’une dizaine d’autres. À chaque fois, un mur d’eau se dressa pour les éteindre.
Mathieu, pétrifié par la stupeur, contemplait la scène sans bouger, tandis que Salim cherchait désespérément une solution des yeux. Camille, elle, était calme, presque détendue. Des ondes de confiance émanaient du chuchoteur blotti dans sa poche et renforçaient sa sérénité.
Soudain, le mercenaire arrêta ses tirs. Il venait de prendre conscience de la présence des garçons. Ils étaient le point faible de sa proie, elle ne les abandonnerait jamais. Il avait gagné.
Il dessina son arme favorite et, quand la longue lame serpentine apparut dans sa main, un frisson de plaisir le parcourut. La mise à mort constituait toujours le moment le plus intense de la traque.
Il s’élança vers ses victimes.
En une fraction de seconde, une dizaine de stratagèmes défilèrent dans l’esprit de Camille, mais ce furent les mots prononcés par la jeune étudiante, le matin même, qui s’imposèrent.
« … un sujet barbare qui traite de l’impact du changement de matière sur la perception que l’homme a de son milieu. »
Camille sourit.
Un voile de soie se matérialisa devant le mercenaire.
Sans ralentir, il le déchiqueta de son épée.
Il se trouva face à une tenture de satin, à laquelle il fit subir le même sort.
Velours.
Coton.
Laine.
Dentelle.
Velours.
À chaque pas, le mercenaire frappait comme un forcené, exaspéré d’être ralenti par ces ruses de fillette.
Soie.
Coton.
Acier.
Le sabre tinta avant de se briser en trois morceaux, dont l’un lui entailla profondément la cuisse.
Le mercenaire se figea. Le choc avait été atroce et son bras, cassé en plusieurs endroits, ne lui servait plus à rien.
La tenture d’acier qui l’avait piégé disparut. Sa proie se tenait devant lui à quelques mètres, droite et souriante.
Il eut un rictus.
Il était Mentaï, il pouvait tuer n’importe qui à main nue en un dixième de seconde, cependant il allait prendre tout son temps pour elle. Elle se mit à dessiner, mais il était sur ses gardes. Il créa un souffle de vent qui fit voler au loin les balles qu’elle lançait vers lui et évita sans difficulté les trois boules de fonte dissimulées parmi les balles en caoutchouc.
— Tu ne m’auras pas deux fois, railla-t-il en faisant un pas en avant.
Il lui sembla entendre la fille murmurer. Il tendit l’oreille.
— Impact, matière.
Un gros cube de carton naquit devant lui. Il l’écarta du pied, surpris qu’il ne dissimule pas de piège. Un autre bloc, de mousse cette fois, apparut juste au-dessus de sa tête. Il leva son bras valide pour le repousser et perçut trop tard le deuxième dessin.
Ce n’était plus de la mousse qui le surplombait, c’était un bloc de béton de plusieurs tonnes !
Le mercenaire traversa le plancher, brisé comme s’il avait été de paille et, dans un fracas énorme, la masse de béton, en s’écrasant contre la pierre du sol, le réduisit à néant.
Camille s’assit lourdement et prit sa tête entre ses mains.
— Camille ! cria Salim en se précipitant vers elle.
Elle le regarda en grimaçant.
— Tu as déjà entendu parler de l’impact du changement de matière sur les mercenaires du Chaos ?
Salim la prit dans ses bras et la serra de toutes ses forces.
— Tu es merveilleuse, je…
— Je ?
— Je… je… je le pense vraiment.
Il se redressa et, pour cacher sa gêne, se tourna vers Mathieu qui s’était approché. Contrecoup du combat auquel il avait assisté, le jeune homme tremblait comme une feuille.
— Tu es blessée ? s’inquiéta-t-il.
— Non, ça va, le rassura-t-elle en se levant.
Mathieu jeta un regard autour de lui.
— Il y a encore des risques ? Je veux dire… que… qu’un autre apparaisse ?
— Je ne crois pas, indiqua-t-elle, mais nous ferions bien de ne pas nous attarder ici. Le vacarme risque d’attirer du monde et je n’ai pas envie d’expliquer ce que fait ce bloc de béton au rez-de-chaussée.
Mathieu expira longuement. L’image du Mentaï le poursuivait, le trou béant dans le sol attirait irrésistiblement son regard, ses pensées s’égaraient… Il lui fallait se secouer.
— Suivez-moi, proposa-t-il. Nous avons besoin de boire un coup après ça, et nous devons parler.